CPE et VIe République

La démocratie française est grippée, le CES sert peu, le Parlement idem. Le gouvernement tente de tout faire.



On est loin de la IVe République où le Parlement voulait tout commander et intriguait au point de bloquer les institutions. On est dans la situation inverse. Matignon, excluant même souvent les ministres, veut tout faire, tout être. La Ve République a vécu, du moins peut-on le soutenir.<br /> <br /> A un étage plus bas, dans les ministères, les équipes fonctionnent comme des Sociétés civiles professionnelles : chacun travaille sa clientèle (agriculteurs, PME, sportifs, enseignants...). Chaque ministre travaille son image et son cabinet avec. La solidarité gouvernementale et les actions concertées ne sont qu’affiches pour la presse. L’essentiel n’est-il pas d’avoir une loi qui porte son nom ? Et une télé !<br /> <br /> Le dégradation des moeurs politiques, et des pratiques républicaines, à droite comme peut-être à gauche, est un boulet entravant l'action de l'Etat. Moins l'action est efficace, plus les lois sont nombreuses. Leur modification apparaît alors comme une intelligente pratique : puisque l’administration n’est pas efficace, changeons la loi ! Alors sont créées toujours plus d’obligations, de sanctions et de formalités. Toujours plus de droit ! Et le cercle vicieux est alimenté sans cesse… de modifications… quand, en vérité, une bonne loi doit durer sans réforme.<br /> <br /> Tenez, le CPE. A peine voté on prétend... le moderniser... la loi n'est pas encore au JO ! Quelle cacophonie... On a oublié que l'ENA ne faisait pas un Homme d'Etat (ce n'est aucunement une attaque personnelle). L'ENA doit seulement pourvoir les Hommes politiques qui dirigent le pays de techniciens.<br /> <br /> Bref, avec de bons techniciens, le CPE n’aurait pas à être amélioré. Avec, en outre, des hommes politiques ayant une facture d’Homme d’État, le cheminement politique du projet de loi aurait été plus respectueux des traditions politiques. Conseil économique et social, Partenaires sociaux, Sénat et Assemblée nationale, n’auraient pas été évités (le Parlement a été en l’espèce tenu à l’écart).. <br /> <br /> L’État semble "sans son Droit". Il ne le maîtrise ni d’un bout, ni d’un autre. Il crée de la norme sans cesse et mal. Il ne peut plus ni comprendre "son" Droit, ni l’appliquer tellement il est compliqué. Les administrations passent l’essentiel de leur temps à lire des textes et à mettre en place des procédures et droits qui changeront dans quelques mois.<br /> <br /> Le CPE illustre cette dégradation des pratiques juridiques de l’État, le quel est sans son Droit. Du coup, il modifie les textes. Mais les administrations n’ont plus alors le temps de faire appliquer « sur le terrain », ce qui est leur première mission. Je n’ai pas attendu le Conseil d’État pour dénoncer ce phénomène ; j’ai même pris la peine d'écrire un texte assez complet sur le sujet pour l’Université d’été du PRG.<br /> <br /> Pour le CPE, je me suis pour ma part interrogé après l'insertion de ce nouveau contrat spécial ; il est tellement difficile aux jeunes de s’insérer dans la vie dite active que l'on est interpellé. Mais il n’y a plus à hésiter depuis plusieurs semaines. <br /> <br /> La jeunesse a jugé. Elle éprouve un puissant sentiment d’injustice. Seul le retrait peut rétablir la confiance. Ne croyons pas J.L. Debré qui dit que ce serait alors la "chienlit" car ce serait la rue qui gouverne : la "chienlit", on l’a déjà et pour un contrat (le CPE) que même le patronat ne réclamait pas ! Ce n’est certes pas à la rue de commander, mais c’est aussi aux pouvoirs publics de ne pas mettre le peuple dans la rue… <br /> <br /> En pur droit, ledit CPE maltraite quelques textes internationaux, ratifiés ou approuvés par la France, qui semblent imposer un motif de licenciement ; la prudence n’a pas été de mise… encore une fois, l’État semble sans son Droit… <br /> <br /> L’égalité est aussi mise à mal. Sur ce point, le mal est peut-être plus profond. Conseil d’État et Conseil constitutionnel ont une jurisprudence qui finit par réduire l’égalité à rien : chaque différence justifie une loi ou décret spécial pour une catégorie de personnes. L’égalité en meurt. Le CPE pourrait être reconnu inconstitutionnel… tiens, tout le monde rentrerait à la maison.<br /> <br /> Le CPE peut être le déclencheur d’un grand soir constitutionnel. Il démontre la dérive juridique, morale et politique de l’État. La VIe République, que le Parti radical de gauche semble le seul parti à soutenir activement, courrait toutefois un grand risque : repartir avec les mêmes hommes et donc les mêmes pratiques et mœurs politiques. C’est au fond le problème de la jeunesse. <br /> <br /> Un entretien dans Le Monde, il y a quelques jours, avec un éminent sociologue, démontait la situation. Les jeunes ne peuvent pas rentrer dans la société parce que, pour parler clair, ceux qui ont les places les gardent. <br /> <br /> L'actuel président de la république a ainsi pu s'offusquer que l'on pense à limiter l'éligibilité par une condition d'âge. Au nom de quoi ?! ...a-t-il pu s'exclamer. C'est pourtant ce qui existe, en droit, pour les agents publics, les salariés et pour les dirigeants d'entreprises. Sur ce registre politique, les chiffres sont éloquents. Les titulaires des mandats politiques et syndicaux, âgés en moyenne de 42 ans il y a une quinzaine d’années, sont aujourd’hui âgés de 55 ans. En 15 ans la moyenne d’âge a augmenté de 12 ans !<br /> <br /> La situation des salaires est identique. Le delta entre la rémunération des actifs de 30 ans et ceux de 50 ans est actuellement de 40 % en faveur de ces derniers. Il y a une trentaine d'année, elle était de 15 %. <br /> <br /> En résumé et à forcer le trait, même à 40 ans on a presque rien, ni dans la vie publique, ni dans la vie professionnelle : les places semblent prises. Imaginez alors pour les 20 ans : eux ne sont pas privés d’une "légitime place", mais de toute place. <br /> <br /> Pour se rendre à l'évidence de la défaveur faite aux jeunes, il faut plus de lucidité que de conformisme de pensée (les jeunes ne font rien, ils sont devant la télé, ils ne savent rien faire...). Ceux qui décrochent les grands concours - et qui deviennent parfois ministres - ont des facilités, à vie, qui les éloignent sensiblement des réalités. L’échec de ce gouvernement, sur ce sujet du CPE, en est au fond et peut-être la preuve. <br /> <br /> C’est finalement parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils sont, qu’ils ne réalisent pas ce qu’ils font… aux autres.<br />

Prof. H. CAUSSE
Lu fois

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